Paul Maraud " 2125 "

LIVRE 1

TERRE


Première période

« Que la fête commence ! »



Année 2152



Uliana avait le sourire ce matin. Elle s’était habillée lentement tout en regardant son corps dans les moindres détails devant le grand miroir posé sur la cheminée. C’était la dernière fois qu’elle se verrait ainsi… « Ce soir, tout aura changé », se disait-elle, « plus rien ne sera comme avant ». Elle sentit tout d’un coup un petit pincement au cœur, mais très vite, elle se reprit et pensa à l’avenir... « Ce soir, tout sera différent. Un monde nouveau en quelque sorte ».


Depuis cinq ans qu’elle se préparait à cette nouvelle vie au sein de l’équipe du professeur Boz, elle avait eu le temps d’y songer, d’en rêver, de douter même parfois. Pour Uliana, c’était devenu une évidence. On ne pouvait plus vivre de la sorte et les travaux du professeur avaient redonné à l’ensemble de la planète un nouvel espoir.

Une fois vêtue, elle prit son portable et appela Jawaad.


— Allo Jawaad ? C’est Uliana, tu vas bien ?

— Salut Uliana. La nuit fut bonne ?

— Oui, merci... Si je suis chez toi dans vingt minutes, ça te convient ?

— Parfait, je suis prêt moi aussi. Je préviens Diego. À tout à l’heure.

Aussitôt, Jawaad téléphona à Diego et, comme il ne répondait pas, laissa un message.

— Diego, c’est Jawaad. On se donne rendez-vous chez moi dans vingt minutes… à plus.


En repliant son téléphone, il se pencha sur son balcon d’un air pensif.


En face de lui, un magnifique chêne filtrait les rayons du soleil.Il contempla ses feuilles d’un vert tendre, presque transparent, qui s’agitaient doucement sous la brise matinale. Le printemps était une période de renaissance pour la végétation et c’était bien cette même sensation qu’il avait en lui. « Ce soir, je renaîtrai », pensait-il, « Après, tout sera différent ».

Tseyang gara sa voiture face à la maison du professeur Boz, éteignit le moteur, rangea la clé de contact dans la poche de son pantalon et en sortit, un peu distraite. Après avoir fermé la portière, elle contourna le véhicule pour atteindre le trottoir et réalisa soudain comme ses pas lui étaient étrangers. Jamais naguère elle n’y avait songé. Mettre un pied devant l’autre et se déplacer d’un mètre à chaque enjambée était si naturel... Elle n’avait eu jusqu’à présent aucune raison d’y penser.


Mais ce soir, tout serait différent. Alors elle se posta devant l’allée qui conduisait au seuil de la maison, retint sa respiration et se concentra sur le mouvement de ses jambes.

Elle voulait vivre ce bref instant avec intensité pour ne jamais oublier que d’avancer de dix mètres en trente secondes était extraordinaire. Arrivée au niveau de la sonnette, elle ferma les yeux une dernière fois puis sourit et appuya plus sereine, sur le bouton.


— Et bonjour Tseyang, dit le professeur avec jovialité en lui ouvrant la porte.

— Bonjour, Professeur, je ne suis pas trop en retard ?

— Mais pas du tout. Je prends ma sacoche et l’on peut y aller. Quelle splendide journée n’est-ce pas ?

— Oui Professeur, c’est bien qu’il fasse beau pour ce grand jour, car même si nous sommes confiants, c’est mieux pour le moral.

— Vous allez voir Tseyang, tout va bien se passer. Nous sommes prêts désormais. Comme vous le savez, tous les tests ont été concluants. Pourquoi attendre indéfiniment ? Mais, je reconnais comme vous que ce projet n’est pas anodin pour l’humanité. N’oublions quand même pas qu’il a été voté par tous les pays de la terre. Cet instant est magique et nous devons l’aborder avec beaucoup d’optimisme.


Le professeur Boz ne ferma même pas la porte derrière lui, comme si cela n’avait plus d’importance, et il suivit Tseyang jusqu’à la voiture tout en discutant. Il était bientôt dix heures. Ils devaient se rendre au QG pour onze heures en prenant au passage Diego, Jawaad et Uliana.


*


L’équipe du professeur Boz était particulièrement soudée et motivée. Chacun des membres avait volontairement choisi de se joindre à lui. Ils voulaient participer aux préparatifs de miniaturisation de l’espèce humaine. Ce projet avait été proposé par le professeur à tous les chefs de gouvernements pour assurer la survie de l’homme sur la terre.


En effet, depuis l’an 2000, le monde avait basculé dans une course aux profits sans limites. Petit à petit, les hommes politiques avaient baissé les bras et ne s’occupaient plus que de la gestion de leur cité au jour le jour. Sans grandes idées et sans ambitions pour l’avenir, les différentes autorités paraient au plus pressé. Elles ne dirigeaient finalement plus que la police afin d’assurer un minimum de cohésion sociale. Le vrai pouvoir était passé pendant près de cinquante ans dans les mains de quelques banquiers et industriels qui avaient transformé le monde en un vaste jeu de société. Dans ce nouveau jeu, les hommes avaient été déplacés comme des pions, au gré de la production, pour permettre à ces quelques privilégiés d’entasser des sommes d’argent considérables.


Cent ans plus tard, la population mondiale atteignait les soixante milliards d’habitants, soit vingt de plus que les prévisions les plus pessimistes de l’époque. Malgré les nombreuses alertes des scientifiques, les financiers et les industriels, avides de bénéfices toujours plus grands, ne s’étaient pas assez préoccupés de l’état de la planète. Ils avaient dû mettre la clé sous la porte après avoir gaspillé les énergies fossiles. Sur une terre abîmée et polluée, un monde sauvage était né où chacun essayait de défendre ses propres intérêts et son petit territoire. Bien que la société ait atteint un niveau de technologie très avancé, les gens n’avaient plus les moyens d’en profiter. Tous sentaient qu’ils fonçaient droit dans le mur de la pauvreté, de l’inconfort et de l’insécurité, c’est-à-dire le contraire de ce dont ils aspiraient depuis toujours.


Mais, depuis l’origine de l’homme, chaque époque connut son lot de rêveurs, philosophes ou artistes capables de prendre du recul sur leur temps. Légèrement moins attachés aux biens matériels que leurs contemporains, ils avaient su inventer au fil des siècles de nouveaux concepts, design et art de vivre qui influençaient inconsciemment les esprits. À chaque fois, ils avaient permis de trouver un pseudo-équilibre entre le beau, le bien, le bon et les fins mercantiles de chacun. Cette soif accrue de profits avait cassé depuis longtemps cet équilibre en favorisant une minorité de gens richissimes qui abusaient d’une majorité d’autres gens, pauvres et dépendants.


C’est pourtant dans cette triste conjoncture que germa à nouveau l’esprit créatif des terriens et ils se mirent à rêver d’un monde meilleur. Les hommes devinrent plus philosophes et surtout plus lucides. Soit ils changeaient radicalement de mode de vie et de comportements, soit ils disparaissaient définitivement de la planète. Lorsque le professeur Boz fit part de ses recherches pour miniaturiser l’espèce humaine, le contexte était favorable pour recevoir une idée aussi folle que celle-là. Tous comprirent très vite que c’était la seule façon d’aborder l’avenir avec de l’espoir, eux qui n’en avaient plus depuis longtemps. Pour les plus pauvres, c’était l’occasion de redistribuer les cartes et de donner une nouvelle chance de réussite. Pour les plus optimistes, tout serait possible, et pour les pessimistes, ils étaient prêts à reconsidérer leurs positions. Pour les plus rêveurs, on pénétrait enfin dans le rêve et pour les révolutionnaires, c’était une idée révolutionnaire...


Tous comprirent que cette décision permettrait de rendre obsolètes les besoins énergétiques de la planète. Elle protégerait la nature dont ils étaient totalement dépendants, et surtout, elle favoriserait la création d’une nouvelle civilisation plus pacifique, ouverte sur le développement et le respect de l’individu.


Les politiciens furent chargés d’organiser à un niveau intercontinental un super-parlement qui aurait pour mission de gérer la préparation de ce Nouveau Monde en miniature. Plusieurs commissions virent le jour, rassemblant tous les corps de métier existants afin de concevoir un nouvel urbanisme, capable d’accueillir l’espèce humaine réduite au millième.

Tout était à prévoir : Son système de distribution d’énergie, ses moyens de transport, mettre au point le réseau de communication qui permettrait de rester en contact avec tous les peuples disséminés sur la planète. Également, ils devaient repenser la façon de se nourrir, redéfinir les règles d’agriculture et d’élevage, réévaluer les besoins humains. Il y eut un formidable engouement pour préparer ce nouveau mode de vie. L’humanité entière se catalysa sur cet ambitieux programme et chacun à son niveau apporta une pierre à l’édifice en construction, convaincu de participer à un vrai projet d’avenir pacifique. Depuis plus de deux mille ans, les peuples s’étaient déchirés entre eux, mais la raison avait fini par triompher, car tous s’étaient unis pour créer au plus vite les bases de ce Nouveau Monde. Un monde où la planète terre deviendrait désormais, comme l’univers, à la nouvelle échelle humaine.


*


En ce jour de printemps 2152, au QG de la centrale de miniaturisation de l’espèce humaine, il ne devait rester à onze heures du matin plus que cinq personnes à la taille normale sur la terre :


Théo Boz ou Professeur Boz, responsable du projet et ses quatre ingénieurs-assistants, Uliana Karavitz, Jawaad Sounga, Diego Certoles et Tseyang Kimiang. Pour tous les cinq, assis sur un grand cercle de verre opaque ultra lisse, teinté en bleu, l’émotion était forte, en cet instant unique qui allait définitivement orienter l’histoire des hommes vers un avenir rempli d’inconnu…


— Jawaad, demanda le professeur, pouvez-vous me confirmer que tous les habitants de la terre répertoriés sont à ce jour, miniaturisés ?

— Oui Professeur. L’ordinateur de contrôle a fini son troisième cycle de vérification. Il atteste qu’aucun être humain à la taille cent pour cent ne réside encore sur terre.

— Merci Jawaad. Et vous, Tseyang, les usines de fabrication entièrement robotisées fonctionnent-elles toutes parfaitement ?

— Toutes les usines ont été inspectées par les robots testeurs et toutes sont opérationnelles. Centres d’élevages et de cultures, secteurs technologiques, zones d’extraction des matériaux et de façonnage, pavillons de santé et centrales énergétiques.

— Très bien. Diego, vous aviez la responsabilité de ce QG1. Pouvez-vous me confirmer que sa liaison est toujours assurée avec le QG2 miniaturisé et que toutes les commandes d’actions sont en service ?

— Tout à fait Professeur. Nous sommes en contact avec le QG2 qui atteste sa bonne marche et je peux vous certifier que ce centre est une véritable forteresse. Toutes les issues sont fermées et contrôlées par les robots militarisés, destinés à protéger le cerveau informatique qui gère l’ensemble des sites robotisés sur la planète. Ceci afin d’assurer notre survie, en attendant que notre nouvelle civilisation devienne complètement autonome sous sa forme miniaturisée.

— Je vous remercie Diego. Et maintenant, il ne reste plus que vous Uliana. Votre mission s’est-elle bien déroulée ?

— Tout à fait. Nous avons déposé sous la chaîne des Alpes, dans d’immenses entrepôts, toutes les œuvres d’art transportables de l’humanité. Toutes sont classées et répertoriées... Ces hangars ont été testés contre les inondations, les tremblements de terre, les chaleurs extrêmes et les radiations. Tout semble fonctionner à ce jour. Notre trésor mondial est enfoui comme sous les pyramides à l’époque des Égyptiens.


Sur ces dernières paroles, le professeur Boz garda le silence tout en regardant ses collègues dont il était fier, un par un et droit dans les yeux. Ils avaient travaillé sans relâche et s’étaient investis dans leurs tâches sans jamais se plaindre. Il savait que, comme lui, ils s’inquiétaient de l’avenir. Cependant, il admirait leurs qualités humaines qui les avaient poussés à se dévouer à la cause commune en mettant de côté leurs doutes.


« Demain sera un jour nouveau », pensa-t-il, et en voyant ces jeunes visages face à lui qui venaient des quatre coins du monde, un sentiment d’espoir traversa son cœur.


— Chers amis, dit-il, c’est notre tour... Je vais donc appuyer sur ce bouton qui va nous réduire à la taille de un à deux millimètres. Ce phénomène sera irréversible, car si nous avons trouvé le processus de diminution de l’être humain, nous n’avons pas, à ce jour, une connaissance suffisante pour nous permettre de l’agrandir à nouveau. Ce choix a été longuement réfléchi et je tiens à vous remercier pour votre travail. J’émets le vœu que cette ambition soit porteuse d’un avenir meilleur pour notre humanité et que nous restions solidaires dans les épreuves qui nous attendent. Maintenant, nous allons enlever nos vêtements pour éviter qu’ils nous écrasent lorsque nous serons de minuscules créatures. Mettez vos habits en dehors du cercle de verre qui, comme vous le savez, sera notre plate- forme d’accueil.


— Tseyang, voulez-vous compter jusqu’à trois s’il vous plaît ?

— Oui Professeur.

Et d’une voix légèrement tremblotante, emplie d’une immense émotion, Tseyang formula les trois chiffres.

— Un… deux… … … trois !


Le professeur appuya sur le bouton du non-retour.